Regards croisés : les enjeux de la gestion de flotte

Contexte normatif, fiscalité, enjeu environnemental… Le fleet management est devenu une problématique transverse dans les entreprises. Patrick Martinoli, Directeur Délégué Innovation Projets et Expertise Automobile chez Orange, Anne Bertrand, Directrice de la Gestion des Véhicules pour Orange et Dominique Gobin, Directeur Ventes Flottes et VO pour Hyundai Motor France, partagent leurs visions.

Quels sont à vos yeux, les grands enjeux en matière de gestion de flotte et, plus globalement, de gestion de la mobilité ?

Patrick Martinoli : La nécessité absolue consiste aujourd’hui à disposer d’une vraie connaissance des usages des collaborateurs. Depuis 2010, nous nous sommes engagés dans un processus de collecte d’informations sur la façon dont sont utilisés les véhicules au quotidien. En 2012, nous avons élargi cette prise d’information automatique aux alarmes (niveaux, pression de pneus, éclairage, freins, etc.) pour deux raisons. Les relevés kilométriques manuels effectués par les collaborateurs ou lors de la maintenance annuelle étaient clairement insuffisants. Nous voulions en outre davantage de visibilité pour mieux organiser l’entretien du parc. De ces nécessités de base a émané une connaissance plus précise de l’utilisation de la flotte et une prise de conscience : le manichéisme énergétique n’a pas de sens. L’enjeu majeur pour les collaborateurs, pour l’environnement et pour la flotte elle-même, consiste à proposer le bon véhicule pour le bon déplacement.

Dominique Gobin : Entre impératifs économiques, démarche environnementale, usages, gestion RH et fiscalité, les défis qui s’imposent aux dirigeants d’entreprises et gestionnaires de flotte sont nombreux. La notion de TCO, si elle reste importante, cède peu à peu la place au TCM (Total Cost of Mobility), ce qui illustre bien l’évolution de la fonction de Gestionnaire de flotte. Dans ce contexte, les arbitrages sont souvent délicats pour les entreprises. Les constructeurs ont, bien évidemment, un rôle majeur à jouer ! Entre transparence, faculté d’écoute, disponibilité et accompagnement, nous cherchons à nous inscrire dans une dynamique de partenariat.  Nous ne sommes pas seulement des fournisseurs de véhicules, mais bien des partenaires des politiques de mobilité des entreprises.

Entre transparence, faculté d’écoute, disponibilité et accompagnement, nous cherchons à inscrire Hyundai dans une dynamique de partenariat.

Le contexte normatif et réglementaire, avec l’entrée en vigueur de WLTP ou IFRS16 notamment,  est-il une opportunité de s’orienter vers une mobilité plus verte ou plutôt une complication supplémentaire pour le Gestionnaire de flotte ?

Anne Bertrand : Disposer de plus de transparence sur la pollution réellement émise par les véhicules va nécessairement dans le bon sens. Mais le revers de la médaille, c’est la mise en œuvre trop rapide de ces mesures. Les constructeurs ne sont pas prêts. Cela perturbe la production et les calendriers de livraison et conduit même jusqu’à l’interruption de certains modèles. Autant de facteurs qui compliquent le pilotage de la flotte. Compte tenu du contexte, je pense que nous devrons composer avec un certain flou (notamment en matière de fiscalité) pendant encore 18 à 24 mois… C’est une complication d’autant plus que les choix que nous opérons aujourd’hui conditionnent notre mobilité pour les 4 années à venir.

Patrick Martinoli : Le climat de schizophrénie ambiant est une difficulté. D’un côté, l’état veut moins de CO2, ce qui plaide pour les motorisations diesel. Mais les grandes métropoles ne veulent plus de diesel dans les centres-villes. Difficile dès lors de placer le curseur sans prendre en compte un troisième critère: le NOx. Mais tous les constructeurs n’acceptent pas de le communiquer.

Les choix que nous opérons aujourd’hui conditionnent notre mobilité pour les 4 années à venir.

Dominique Gobin : WLTP et IFRS16 sont encore des enjeux sous-estimés comme le révèle l’étude sur L’avenir des flottes automobiles, que nous avons récemment publiée. Peu de participants à l’enquête sont à ce jour en mesure de se prononcer sur les impacts de la norme IFRS16 qui a pour objectif d’harmoniser la présentation des états financiers des entreprises. 22% la perçoivent comme une contrainte, 17% comme une opportunité, et 11% comme un tournant. De la même façon, les répondants méconnaissent majoritairement (61%) la procédure WLTP qui est à la fois une difficulté mais aussi une opportunité. En effet, WLTP a deux incidences directes sur les flottes. D’un côté, les constructeurs sont amenés à développer des motorisations plus efficaces et à élargir leur offre de véhicules électrifiés. De l’autre, les responsables de parc se voient eux dans l’obligation de repenser et de rationaliser leur flotte en optant pour les motorisations les plus adaptées aux usages des collaborateurs dans l’entreprise.

Gestion de flotte, gestion de la mobilité, comment définiriez-vous l’évolution de la profession de Fleet Manager ?

Patrick Martinoli : L’évolution est forte, c’est une réalité ! Mais le mouvement est déjà amorcé depuis plusieurs années. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Orange a créé deux postes. La direction bicéphale de la mobilité nous permet de trouver les meilleurs compromis. Anne Bertrand assure une gestion fine, rationnelle et pertinente de nos flottes au quotidien. Ma fonction quant à elle, me conduit à toujours conserver un œil sur l’avenir. Autopartage, technologies, partenariats, c’est la combinaison de nos deux actions qui nous permet d’être à la fois pragmatiques et ambitieux pour demain.

Dominique Gobin : Les gestionnaires de flotte sont aujourd’hui à la croisée des chemins. Alors que les contingences financières, écologiques et sociétales se multiplient, les mentalités évoluent. 80% des entreprises que nous avons interrogées dans notre récente enquête sont engagées dans une démarche envers une meilleure protection de l’environnement. Pour autant, l’écologie n’est pas le seul vecteur de l’évolution. Pour conjuguer l’ensemble de leurs impératifs, les gestionnaires de flotte s’inscrivent dans une dimension plus transverse qui les positionne comme véritables garants de la politique de mobilité de l’entreprise.