Bertrand Piccard : « la mobilité de demain passera par l’hydrogène »

Les 25 et 26 novembre dernier, Bertrand Piccard, Président de la fondation Solar Impulse et pionnier de la mobilité électrique,  a battu le record du monde du nombre de kilomètres effectués sans escale au volant d’un véhicule électrique à hydrogène, le HYUNDAI NEXO. L’occasion pour lui de nous livrer sa vision sur la place que l’hydrogène pourrait occuper dans la mobilité de demain et la transition énergétique des flottes automobiles.

Les entreprises ont-elles un rôle à jouer dans le développement de l’hydrogène pour la mobilité ?

Bertrand Piccard : Complètement ! Les entreprises ont même la capacité d’être un catalyseur du développement de l’hydrogène dans le cadre de la mobilité de leurs collaborateurs mais aussi des particuliers. Par exemple, en Belgique, la chaîne de magasins Colruyt fabrique de l’hydrogène 100 % verte à partir d’éoliennes et de panneaux solaires, grâce à laquelle elle approvisionne notamment ses camionnettes à hydrogène de livraison. En Suisse, les deux principales chaînes de supermarché (Groupe Coop et Groupe Migros) se sont concertées pour commander 1000 camions Hyundai à hydrogène. Cette commande a encouragé une entreprise suisse à installer des stations de recharge d’hydrogène, contribuant ainsi à lancer tout le réseau hydrogène en Suisse. Dès lors, les particuliers pourront aussi acheter un véhicule hydrogène et se ravitailler dans ces stations, participant au développement de la mobilité hydrogène.

La transition des flottes automobiles vers des véhicules à hydrogène est-elle réaliste financièrement pour les entreprises ? 

Bertrand Piccard : Lorsque les voitures sont arrivées sur le marché il y a plus d’un siècle, elles étaient chères et réservées à une élite. Tous ceux qui ne pouvaient pas en acheter une se déplaçaient à pied, à cheval ou à vélo. C’est l’augmentation de la demande qui a ensuite permis à tout un chacun d’acheter une voiture. Avec les véhicules propres, nous allons être dans un schéma identique. L’augmentation de la demande entraînera à terme une baisse des prix. Mais pour cela, il faut que l’offre en véhicules se développe. Alors, ces véhicules deviendront financièrement rentables pour les entreprises.

Une station comme celle d’Air Liquide pourrait-elle voir le jour dans les entreprises de demain ?

Bertrand Piccard : En effet, c’est envisageable. Une station hydrogène est rentable dès lors qu’elle permet la recharge d’au moins 300 véhicules ! Les potentialités pour les entreprises disposant de plusieurs centaines de véhicules en flotte sont donc énormes !

Que manque-t-il aujourd’hui pour que la filière hydrogène se développe ?

Bertrand Piccard : Au-delà de l’offre, le développement de la filière hydrogène passera clairement par une volonté politique. Dès lors qu’un gouvernement affichera sa volonté de favoriser une mobilité propre, que ce soit avec des batteries, de l’hydrogène ou du biocarburant, alors l’industrie suivra et développera ses capacités d’innovations pour répondre aux besoins de la vision politique. Cet engagement des pouvoirs publics pourrait par exemple passer par la mise en place d’une taxe carbone et, pourquoi pas, par la sortie des investissements environnementaux des accords de Maastricht. En effet, les taux d’intérêts actuels sont particulièrement faibles et favorables aux investissements. Cependant, investir lourdement pour renouveler les infrastructures, financer des stations hydrogène ou des stations de recharge de véhicules électriques, pourrait faire augmenter lourdement le déficit budgétaire, plafonné à 3 % du PIB par l’Europe et les accords de Maastricht… Tant que les pouvoirs publics ne s’engageront pas fermement dans cette direction et que les normes environnementales resteront laxistes, alors nous continuerons de rouler avec des énergies thermiques. 

Que faudrait-il pour encourager davantage une mobilité propre ?

Bertrand Piccard : Pour encourager le recours à une mobilité propre, il faudrait par exemple mettre en place des voies de circulation réservées aux véhicules à faible émission ou à 0 émission, comme cela existe notamment déjà en Norvège. Une telle démarche pourrait inciter davantage les automobilistes à choisir des véhicules propres. Certes, en raison de son coût actuel, tout le monde ne peut, aujourd’hui s’acheter une voiture propre. Pour autant, des solutions existent pour permettre aux revenus modestes d’accéder à ces voies d’accès rapides et réservées. Il faudrait par exemple promouvoir la location de véhicules propres, le covoiturage en véhicules propres etc. 

Quels sont les avantages et les inconvénients d’un véhicule hydrogène ?

Bertrand Piccard : Un véhicule disposant de 800 km d’autonomie qui ne fait pas de bruit et qui ne pollue pas représente un confort inégalé jusqu’à présent. Si en plus l’hydrogène utilisé pour rouler est produit à partir d’énergies renouvelables, alors le véhicule est véritablement « zéro émission ». D’autre part, sa recharge est extrêmement rapide, en trois à cinq minutes, contrairement à celle d’un véhicule électrique avec batterie qui, dans le meilleur des cas prendra une vingtaine de minutes. Le seul inconvénient des véhicules électriques alimentés à l’hydrogène aujourd’hui reste le manque de stations de recharge. Mais au vu de l’engouement qui émerge autour de cette technologie, il ne fait pas de doute que les entreprises et les pouvoirs publics vont travailler au développement de ces stations.

Un véhicule disposant de 800 km d’autonomie qui ne fait pas de bruit et qui ne pollue pas représente un confort inégalé jusqu’à présent.

Aujourd’hui, avec les technologies propres et les énergies renouvelables, il n’y a plus besoin de prototypes expérimentaux révolutionnaires pour battre des records. Tout le monde peut le faire avec des véhicules de série qui respectent mieux protègent l’environnement tout en étant performants. C’est ainsi un nouveau cycle qui commence…